Le Far West numérique selon Pedro Sánchez
À Dubaï, Pedro Sánchez sort le colt rhétorique et dégaine contre ce qu’il appelle le Far West numérique. Le constat est brutal, et pour une fois, pas totalement faux.
Selon lui, les réseaux sociaux sont devenus un État failli :
- pas de lois respectées,
- désinformation rentable,
- haine amplifiée par algorithmes,
- exploitation des données personnelles,
- contenus illégaux tolérés ou monétisés.
on nous a vendu un espace de liberté et de coopération, on a livré une zone de non-droit.Et puisque “quitter les réseaux” n’est plus une option pour les enfants et une bonne partie de la population, il faut selon lui reprendre le contrôle.
L’Espagne annonce donc cinq mesures majeures :
- Responsabilité pénale directe des dirigeants de plateformes.
- Criminalisation de la manipulation algorithmique.
- Création d’un indice de la haine et de la polarisation.
- Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans avec vérification d’âge réelle.
- Poursuites judiciaires contre certaines plateformes et défense de la souveraineté numérique.
beaucoup de courage verbal, très peu de lucidité !
Soyons clairs. Le diagnostic est juste mais le problème, c’est le traitement. Interdire n’a jamais empêché d’utiliser. Jamais !
Vouloir interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans, c’est admirable mais totalement naïf. Interdire quelque chose est historiquement la meilleure manière d’en augmenter l’usage. Alcool, drogues, piratage, streaming illégal, VPN, torrents… On connaît la suite du scénario.
- Les enfants contourneront.
- Les parents cocheront la case “oui oui il a 18 ans”.
- Les plateformes feront semblant d’appliquer.
C’est rassurant pour les communiqués. Pas pour la réalité.
“Il faut changer les mentalités”Bonne chance avec ça. Changer les mentalités numériques supposerait :
- des citoyens formés,
- des parents conscients,
- des enfants éduqués au numérique,
- et beaucoup de temps a essayer de bien faire
- des adultes accros,
- des parents sur TikTok et Facebook qui expliquent qu’il faut limiter les réseaux sociaux (ils l'ont dit à la télé),
- des politiques qui communiquent contre les réseaux… sur les réseaux.
Le paradoxe militant permanent
On retrouve toujours le même sketch :
- lutter contre les GAFAM… depuis X, Facebook, Instagram et TikTok,
- dénoncer la surveillance… depuis un iPhone dernier cri,
- critiquer le capitalisme numérique… avec un MacBook Pro à 3000 €,
- expliquer que Linux est trop compliqué… sans jamais l’avoir installé.
L’addiction comme modèle économique
Les réseaux sociaux ne sont pas un accident. Ils sont une industrie de l’addiction. Sortir d’une addiction, ce n’est pas une question de loi. C’est une question de volonté, d’accompagnement et de rupture. Tout fumeur le sait. Tout accro aux réseaux aussi, même s’il ne l’admet pas encore. Interdire sans changer le modèle économique, c’est repeindre une station-service en vert en expliquant que ça va réduire les incendies et que c'est écolo.
Gouverner le numérique sans toucher au cœur du problème
Le cœur du problème n’est pas :
- l’âge,
- la haine,
- les contenus illégaux.
Tant que ce modèle reste intact, les discours sur la gouvernance numérique resteront ce qu’ils sont aujourd’hui : des déclarations courageuses, applaudies… et largement inefficaces.
Le Far West ne disparaîtra pas avec un décret
Pedro Sánchez a raison sur un point fondamental : le numérique est devenu un espace politique, social et civilisationnel majeur. Mais vouloir le réguler sans changer nos usages, nos dépendances et nos contradictions, c’est comme vouloir lutter contre la pollution en vendant plus de SUV électriques (lol). Le Far West numérique n’est pas seulement un problème de plateformes. C’est un problème de choix collectifs.
Et tant que nous préférerons le confort à la cohérence, le discours à l’action et l’interdiction à l’éducation, le Far West restera exactement là où il est. Avec ou sans coalition de volontaires. Ironique ? Oui. Surprenant ? Non.
Source : Le grand continent
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