La souveraineté numérique, c’est pour les autres selon l'éducation nationale
Pendant que l’État explique partout qu’il faut du cloud de confiance, de la maîtrise, de la résilience, des formats ouverts et si possible éviter de se jeter nu dans les bras d’acteurs soumis à des lois extra-européennes, le ministère de l’Éducation nationale a donc choisi de prolonger son histoire d’amour toxique avec Microsoft. Quatre ans de plus. Une belle démonstration de cohérence publique, cette discipline française qui consiste à écrire une doctrine d’un côté et à la piétiner de l’autre en réunion achat.
Le plus délicieux dans l’affaire, c’est que le problème n’est même plus caché sous le tapis. Il est écrit noir sur blanc dans les textes, les réponses ministérielles et les rappels officiels. La doctrine “cloud au centre” place la protection des données et la continuité du service public au cœur de l’architecture numérique de l’État. La CNIL rappelle elle aussi qu’en matière de données sensibles, notamment quand des mineurs sont concernés, il faut privilégier des prestataires exclusivement soumis au droit européen et elle souligne que la qualification SecNumCloud répond précisément à cet enjeu de protection face aux accès (pour ne pas dire excès) par des autorités étrangères.
Or l’Éducation nationale, ce n’est pas exactement un club de pétanque stockant des recettes de quiche Lorraine. On parle de données pédagogiques, administratives, d’identités, d’organisations, de comptes, de documents, bref, tout ce qui fait tourner un service public géant qui gère des millions d’élèves, d’enseignants et d’agents. Et dans ce contexte, continuer à s’adosser massivement à un écosystème américain, soumis de près ou de loin à la logique extraterritoriale des États-Unis, ce n’est pas du pragmatisme. C’est de la dépendance maquillée en “réalisme opérationnel”. La vieille technique du junkie fonctionnel: “non mais j’arrête quand je veux, c’est juste que là ce n’est pas le bon moment, il y a les examens, les budgets, les usages, Mercure rétrograde et la DRH n’est pas prête”.
Le plus savoureux, donc le plus consternant, c’est que le ministère sait déjà tout cela. Une réponse officielle publiée en 2022 rappelait que, s’agissant d’Office 365, le ministère avait informé les recteurs de la doctrine “cloud au centre”, de la position de la DINUM et de l’avis de la CNIL, et avait demandé d’arrêter tout déploiement ou extension des solutions Microsoft et Google qui seraient contraires au RGPD. Oui, vous avez bien lu. On a donc un État qui explique: “attention, ne faites plus ça”, puis qui signe tranquillement un gros accord pour continuer à faire exactement ça à grande échelle. Les élèves apprennent la dissertation, l’administration, elle, perfectionne la figure du grand écart.
Et ce n’est pas comme si le contrat était un petit dépannage discret passé un vendredi soir. L’avis d’attribution publié au BOAMP mentionne une valeur maximale de 152 millions d’euros, pour une valeur approximative de 74,72 millions. Le lot principal monte à 130 millions d’euros maximum. Le marché a été conclu le 7 mars 2025. Donc pas un reliquat oublié dans un tiroir, non. Un vrai choix structurant. Assumé. Documenté. Budgété. Le genre de décision qui dit en substance: “la souveraineté, c’est formidable en colloque, mais quand il faut agir, on reprend la perfusion.” Les défenseurs de cette prolongation sortiront, comme toujours, la litanie des excuses en costume-cravate. Les agents utilisent déjà ces outils. Les processus métiers sont bâtis autour. Les équipes sont formées. Les macros existent. Les connecteurs existent. Les habitudes existent. Tout cela est vrai. Et c’est précisément ça, la définition d’une dépendance. Quand un fournisseur devient tellement imbriqué dans vos usages que son remplacement paraît impensable, ce n’est pas une preuve de qualité stratégique. C’est un signal d’alarme. On ne mesure pas la robustesse d’un système au confort de la captivité.
Le plus ironique, c’est que des alternatives publiques et souveraines existent déjà, au moins pour amorcer une trajectoire sérieuse. La Suite, portée par l’État, se présente explicitement comme un espace de travail ouvert et souverain pour les agents publics. La DINUM a même encore renforcé en 2026 cette dynamique en parlant de résilience, d’autonomie stratégique et d’outils bureautiques souverains et sécurisés. Donc l’alternative n’est pas un conte pour administrateurs barbus vivant dans une cave avec du Mate tiède. Elle existe. Elle progresse. Elle est pilotée publiquement. Ce qui manque, ce n’est pas la possibilité. C’est le courage politique de sortir du pilotage par inertie.
Il y a aussi un autre détail amusant, dans cette grande comédie française du numérique. Le Code de l’éducation prévoit depuis 2013 que, dans le service public de l’enseignement supérieur, les logiciels libres sont utilisés en priorité. Formulation magnifique, presque poétique. “En priorité.” Deux mots splendides, qu’on imagine gravés dans le marbre, puis recouverts aussitôt par un bon gros bon de commande Microsoft. L’État adore les principes. Surtout quand ils ne l’obligent à rien.
Au fond, le problème n’est même plus Microsoft. Microsoft fait du Microsoft. Une entreprise américaine vend ses outils, verrouille son écosystème, pousse ses abonnements, occupe le terrain et encaisse. C’est son métier. Le vrai problème, c’est un État français qui parle souveraineté comme on parle diète entre deux fast-foods. On nous explique qu’il faut des communs numériques, des solutions de confiance, des garanties, de l’interopérabilité, de la réversibilité, des offres européennes. Et puis, dès qu’il faut passer de la parole au contrat, tout le monde redevient subitement amnésique. La souveraineté numérique version administration française, c’est le végan qui finit au drive parce qu’“en ce moment c’est compliqué”.
Le pire, c’est que cette dépendance n’est pas seulement une question de principe ou de pureté idéologique. Elle touche à la continuité pédagogique, à la résilience du service public, à la protection des données, et à la capacité d’un ministère à ne pas se retrouver un jour tétanisé par une décision politique, juridique ou commerciale prise ailleurs. La doctrine de l’État elle-même insiste sur la continuité du service public et la confiance des citoyens. La CNIL rappelle que, pour les données sensibles, notamment celles liées à des mineurs, la soumission à un droit extra-européen reste un risque sérieux. Donc non, ce n’est pas un débat de libriste à sandales. C’est un sujet d’intérêt public majeur.
Le plus pathétique dans cette affaire, c’est l’habituel chantage au “oui mais on ne peut pas changer du jour au lendemain”. Personne de sérieux ne demande un grand soir informatique où l’on désinstalle tout à 8h05 avant la récréation. Ce qu’on demande, c’est une trajectoire. Un plan. Des paliers. Des clauses de réversibilité musclées. Du format ouvert par défaut. Une stratégie de sortie progressive. Des pilotes crédibles. Des outils de secours. Bref, exactement ce qu’une administration responsable ferait si elle considérait vraiment sa dépendance comme un problème au lieu de la traiter comme un mode de vie.
Parce qu’au fond, c’est bien ça le nœud du dossier. Ce contrat n’est pas seulement un marché public. C’est un aveu. L’aveu qu’en 2026, malgré les discours sur l’autonomie stratégique, malgré les alertes sur le Cloud Act, malgré les rappels sur les données sensibles, malgré les outils souverains qui émergent, l’État continue de préférer la facilité de la dépendance à l’effort de la maîtrise. C’est plus simple. Plus confortable. Plus familier. Comme toutes les mauvaises habitudes qu’on prétend combattre, tant qu’elles n’ont pas encore provoqué la panne humiliante en pleine lumière. En résumé: l’Éducation nationale enseigne peut-être l’esprit critique aux élèves, mais pour son propre numérique, elle vient surtout de leur offrir un magnifique cours de dissonance cognitive appliquée.
La souveraineté numérique à la française, ce n’est donc pas un cap. C’est un poster dans un bureau ministériel. On le laisse au mur pour la photo puis on signe le renouvellement du dealer juste après.
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